La Tour de Babel
Connaissez-vous l’origine des langues ? Non ? Moi non plus…
Ah, si, je connais une histoire qui est écrite dans la Bible. Celle de la tour de Babel.
A l’origine, tous les hommes parlaient la même langue. Il n’y avait pas de barrière pour communiquer entre eux, où qu’ils se trouvent.
Un jour, certains décidèrent de construire une ville et une tour qui s’élève jusqu’au ciel pour se faire un nom. Dieu, voyant que les hommes ne se concentraient que sur leur ouvrage décida de mettre un terme à leurs ambitions et brouilla leur langage.
Ne pouvant plus communiquer entre eux, les hommes cessèrent de construire la tour et se dispersèrent sur la terre.
Depuis ce jour là , tout le monde ne parle pas la même langue.
Beaucoup de nationalités et de langues se côtoient dans le gymnase. On trouve des français, des portugais, des espagnols, des marocains, des algériens, des russes, des congolais, des zaïrois, des afghans…
Parmi tous ces hommes venus d’un peu partout de la planète, un homme a retenu un peu plus mon attention.
Avec sa petite moustache, sa toque sur la tête et son pantalon large, il ressemble à un cosaque d’un autre âge, tout droit sorti de docteur Jivago.
Un soir alors que je remplace quelques instants le travailleur social parti prendre un café, j’entends quelqu’un qui parle dans mon dos.
Or il n’y a rien dans mon dos… Si ce n’est un mur et un couloir qui donne sur les issues de secours.
Pourtant, en tendant l’oreille, je continue à entendre un léger chuchotement. Intrigué, je profite d’un moment plus calme pour aller voir ce qui se passe.
Au bout du couloir, je vois la silhouette d’un homme qui porte une toque et un pantalon large. Il se tient droit, les mains croisées au niveau du ventre et fait face à un tapis de prière orienté au sud-est. Je comprends immédiatement qu’il est en train de faire sa prière.
Je suis étonné parce que je pensais que cet homme était plutôt d’origine russe et ne parlais pas l’arabe. Mais ne dit-on pas que l’habit ne fait pas le moine ?
Je m’éclipse sur la pointe des pieds et retourne dans le gymnase.
Un moment plus tard, je vois notre cosaque en grande discussion avec plusieurs personnes. En grand mouvement serait plus exact car il parlait autant avec ses mains qu’avec sa bouche.
Bien décidé à percer ce mystère d’un homme que je pense russe qui parle arabe le temps d’une prière puis avec les mains ensuite, j’appelle Mohand un marocain que je vois régulièrement parler avec lui afin qu’il traduise et m’explique.
- « Bonjour, je m’appelle Jean-Philippe, et toi ? »
- « Azim »
Je lui demande :
- « Quelle langue parles-tu ? »
Il me répond :
- « Le russe »
Moi étonné :
- « Mais alors comment fais-tu pour la prière ? »
Je rajoute :
- « Salat »
Ce mot signifie prière, je le connaissais. En même temps je mets mes mains sur ma poitrine et j’incline ma tête en avant comme je l’avais vu faire.
Alors en se penchant vers moi et en m’adressant un grand sourire, il se met à réciter la Fatiha (l’équivalent chez les musulmans du Notre-Père des chrétiens)
Je n’en reviens pas. Cet homme ne connait pas l’arabe et il a pourtant appris par cœur des prières afin de pouvoir pratiquer sa religion.
Très heureux de l’effet qu’il produit, il continue 1 sourate, puis 2, puis 3, il est intarissable.
Son visage rayonne, on voit qu’il est vraiment heureux.
J’ai entendu dire que lorsque plusieurs personnes se réunissent pour parler de Dieu, Il est présent au milieu d’elles. Je ne sais pas si Dieu était présent ce soir là , mais je sais que j’ai assisté à un moment magique.
Azim qui ne parlait pas arabe récitait des prières dans une autre langue que la sienne avec ses compagnons autour de lui qui le reprenaient de temps en temps. Tout le monde le regardait et l’écoutait.
Ces hommes venaient tous du froid glacial de la rue. Ils savaient que dans quelques heures, ils y retourneraient. Malgré cela, ils se sont retrouvés, tous ensemble, souriants, dans la chaleur du gymnase.
Ils ont surmonté la barrière de la langue pour échanger, rigoler et s’encourager. Ils se sont donné rendez-vous pour des démarches, deux d’entre eux sont devenus inséparables.
Ce soir là , j’ai vu des hommes reconstruire la Tour de Babel.
Et en même temps ils ont commencé à se reconstruire.

