Archive du janvier 28th 2009

La crise et ses répercussions sur nos activités et nos publics

Un soir de service aux Soupes de Nuit, j’ai été confronté à une question compliquée… « Dis-donc, c’est quoi cette crise dont tout le monde parle ? »

L’homme qui me posait la question est cultivé, drôle, il aime bien refaire le monde et parler de tout et de rien. Alors je me suis dit que pour une fois, c’est moi qui allais parler.

Et bien voilà lui dis-je, le 15 septembre 2008, on nous apprenait la faillite de Lehman Brothers.

Moi je connaissais les Marx Brothers : Chico, Harpo, Groucho et son gros cigare.
Mais l’histoire de Lehman Brothers est beaucoup moins drôle.
En résumé, il s’agit de la seconde banque d’affaires américaine qui a sombré à cause de la crise des subprimes (prêts des banques américaines aux ménages pauvres qui n’ont pas pu rembourser). Sa faillite a déclenché une panique dans les milieux financiers internationaux en faisant prendre conscience à tout le monde qu’on ne spéculait pas impunément sur tout et n’importe quoi.

Les banques cessaient brutalement de prêter de l’argent de peur ne pas pouvoir se faire rembourser. Des secteurs entiers étaient menacés de faillite.

Général Motors, premier constructeur américain l’expliquait très bien sur son site internet: « La crise du crédit nous affecte tous de différentes manières : les constructeurs automobiles ne peuvent obtenir des prêts pour se restructurer et produire des véhicules technologiquement performants. Les fournisseurs et les revendeurs de voitures ne peuvent plus obtenir de prêts pour leur fonctionnement quotidien et les particuliers ne peuvent plus obtenir de prêts pour acheter une nouvelle voiture ».
Traduction concrète : en novembre, les vente de Général Motors plongeaient de 41%, en décembre, celles de Chrysler baissaient de 53%…

Maintenant cette crise touche d’autres industries et l’Europe. Airbus n’arrive plus à vendre ses avions, les entreprises ont du mal à se financer et les particuliers à emprunter. Donc on licencie à tour de bras.

- « Je m’en fous, je n’achète pas de voiture, encore moins d’Airbus et de toutes manières la banque ne m’a jamais prêté un centime. Et puis, je ne risque pas de perdre mon travail, je n’en n’ai pas. Bon, c’est bien, cette crise ne me concerne pas…” Me dit-il. Il partit en bougonnant.

J’ai eu beaucoup de mal à retenir un grand éclat de rire. Sa réaction avait quelque chose d’optimiste ou du moins de réconfortant. Voilà au moins quelqu’un qui n’allait pas, en plus de tous ses problèmes, s’inquiéter du niveau insuffisant des fonds propres des banques…

Voilà le contexte dans lequel démarrait cette saison 2008-2009 des Soupes de Nuit, au milieu de la multiplication des annonces de plan de licenciements ou de chômage techniques.

A Lyon, nous avions commencé la saison 2007-2008 en servant une cinquantaine de repas par soir.

L’année 2008-2009, nous sommes dès la première semaine à une centaine de repas servis chaque soir. Je pense que nous allons battre tous les records, alors que ce sont des records qu’on ne voudrait jamais battre

En ce qui concerne la population, il y a toujours une grande différence entre les points de distribution.

A la Part-Dieu, nous avons toujours une forte population de personnes aux ressources modestes : retraités, pensionnés, travailleurs pauvres… Des personnes qui pour la plupart ont un logement. Cette population est en forte augmentation.
On voit de plus en plus de personnes qui sont habillées comme vous et moi, des personnes qu’on ne soupçonne pas un instant de venir aux Soupes de Nuit quand on les croise dans la rue.
Il y a aussi des gens qui rentrent du travail ou de la fac: un homme qui travaille sur les marchés, un peintre avec son “blanc” de travail, un étudiant avec son cartable qui est hébergé chez un ami…
Mais nous avons aussi remarqué plus de jeunes, parfois très jeunes, 18, 19 ans… qui dorment dehors… Ils sont souvent accompagnés de chiens.

A Perrache, il y a la combinaison de 3 phénomènes :

Le retour de familles des pays de l’est. Des personnes accueillies en CADA (Centre d’Accueil des Demandeurs d’Asile) pour qui la Soupe de Nuit est un complément important
Voilà 2 ans qu’il n’y avait pratiquement plus de demandeurs d’asile.

L’augmentation de la précarité pour des personnes qui possèdent un logement: étudiants, salariés ou retraités, de plus en plus nombreux, comme à la Part-Dieu, qui viennent aux Soupes de Nuit faute de moyen pour s’acheter à manger.

Enfin, il y a les sans-abris. Nous en avons plusieurs à Perrache. Des personnes qui chaque soir tentent d’appeler le 115 pour trouver un hébergement ou qui ne tentent même plus sachant que de toutes façons on les mettra dehors le lendemain et qu’ils devront recommencer encore et encore.

En ce qui concerne le moral des gens, je n’ai pas noté de grand bouleversement. Nos publics ne semblent pas trop affectés. Il est vrai que pour ceux qui sont déjà au fond du trou, il est difficile de descendre plus bas.

Voilà le bilan qu’on peut tirer de la situation aujourd’hui.
Pendant la période de très grand froid, nous avons même eu moins de monde, les gens préférant probablement rester chez eux plutôt que d’affronter le froid glacial qui sévissait.
Même les sans-abris étaient plus rares.

Alors bien sur, quand on voit moins de monde aux Soupes, on se demande où nos bénéficiaires sont passés. Et puis en réfléchissant, on se dit que finalement on aimerait qu’il n’y ait vraiment plus personne du tout…

Oui… Paradoxalement, j’aimerais un monde qui n’ait plus besoin des Soupes de Nuits… Cela voudrait dire que tout le monde mange à sa faim.
Mais ce n’est malheureusement pas pour demain…