Archive de octobre 2009

Pris au mot

De passage à Paris pour une réunion au siège de l’Armée du Salut, j’ai eu la chance de participer aux soupes de nuit. En fait, il ne s’agit plus exactement de soupes de nuit car maintenant, c’est un repas chaud à consommer sur place qui est servi aux bénéficiaires.

J’arrive sur le site un peu en avance, quai Jemappes, vers 18h30, craignant de ne pas trouver le bon endroit. Très rapidement mes craintes se dissipent quand je vois plus d’une centaine de personnes qui se massent le long de barrières métalliques. Quelques bénévoles de l’Armée du Salut sont déjà là ainsi que les hommes chargés d’assurer la sécurité.

La foule grossit à vue d’œil.

Après une rapide présentation, tout le monde s’active conformément aux consignes du coordinateur. Nous mettons en place les tables, les parasols pour se protéger de la pluie… Et oui, ça peut aussi servir de parapluie un parasol… Nous installons le coin café, l’eau, le pain…

« Jean-Philippe, tu seras aux entrées » me dit le coordinateur.

Ne connaissant encore pas bien l’organisation, j’ai d’abord pensé que mon rôle consistait à filtrer les entrées avec les agents de sécurité…

Plusieurs agents s’occupent en effet de canaliser les personnes qui se bousculent pour venir prendre leur repas et les font passer par groupes de 5 ou 10 personnes. Sans ces professionnels de la sécurité chargés du filtrage, la distribution alimentaire serait tout simplement impossible à organiser tellement les bénéficiaires sont nombreux et pour certains impatients.

Non, en fait les entrées dont je dois m’occuper sont plus simplement des carottes râpées que je dois distribuer, en même temps que des petits kits contenant des couverts en plastique et une serviette en papier.

Une fois que tout est mis en place : le matériel, les aliments, chaque bénévole à sa place, le coordinateur donne le feu vert aux agents de sécurité qui ouvrent les barrières au compte-gouttes.

Comme lors d’un naufrage… Les femmes et les enfants d’abord…

C’est assez impressionnant de voir tous ces hommes affamés s’effacer pour laisser passer les femmes et les enfants. Deux bambins d’une dizaine d’années se présentent ainsi qu’une vingtaine de femmes.

Je distribue les entrées : un bol de carottes râpées donc, avec un kit de couverts, en me dépêchant car le flux est continu et important. Les bénéficiaires passent ensuite à la table suivante où on leur sert du poulet et des légumes dans une assiette en carton, puis à la table suivante où ils reçoivent une bouteille d’eau, du pain. Ils terminent par une dernière table où on leur sert du thé ou du café.

La cadence est extrêmement soutenue.

Je pense que je ressemble à Chaplin dans les temps modernes. Quand la fréquence augmente et qu’il rate un boulon, puis deux puis trois, il doit remonter en urgence toute la chaîne en donnant des coups de poignets frénétiques… Quand le flux est plus important que ma vitesse de distribution, je rattrape le retard en donnant à la chaîne et en remontant la file de bénéficiaires : bonjour, bon appétit, bonjour, bon appétit, bonjour, bon appétit…

Les quelques instants de répit sont dus à des bénéficiaires, qui, se croyant malins, passent par derrière pour éviter de faire la queue…

Du coup, les agents de sécurité arrêtent de faire passer les bénéficiaires, sermonnent le resquilleur et lui demandent de se remettre dans la queue comme tout le monde… Ce qui nous laisse quelques secondes pour respirer…

Alors que la plupart des resquilleurs qui se sont fait prendre acceptent de bonne (ou de mauvaise) grâce de prendre place dans la queue, un homme d’une trentaine d’années, plutôt vigoureux, n’hésite pas à s’exprimer à très haute voix. Il refuse de se mettre dans la queue et défie l’agent de sécurité : « Je ne bougerai pas d’ici, wa’Allah… ». Il s’assoit sur un banc, dans le périmètre où nous distribuons la nourriture.

L’homme continue à crier à l’agent de sécurité: « Pour qui tu te prends d’abord ? Tu crois que c’est toi qui décides ? Tu ne décides rien parce que tu n’es rien… C’est Dieu qui décide de me donner à manger ou non… Ce n’est pas toi, c’est Dieu qui décide… »
Puis fusent les insultes et les menaces…

L’homme mettra une quinzaine de minutes à se calmer et à intégrer la queue, comprenant que cette fois ci, il ne pourra pas prendre la place des autres qui attendent pour certains depuis plus d’une heure…

Après cet épisode mouvementé, la distribution qui s’était arrêtée reprend… Au bout d’environ 45 minutes de distribution, je me trouve à court d’entrées. Je continue néanmoins à distribuer des couverts et des serviettes car il reste encore de quoi servir quelques plats chauds, mais plus beaucoup.

Nous avons déjà servi plus de 400 repas, mais il reste encore des bénéficiaires et nous n’aurons sûrement pas de quoi servir tout le monde.

Au moment où je tends les couverts à une personne, j’entends la voix du coordinateur, forte et déterminée : « C’est terminé, nous n’avons plus rien à distribuer, on arrête »

Je suis désolé pour la dernière personne, celle qui aurait pu prendre un repas si elle avait été juste une place devant, celle qui va rater un repas pour quelques secondes…

Je me prépare à lui présenter mes excuses. Je lève les yeux…

Et là, je crois rêver. Devinez qui est là, debout, en face de moi ?

C’est l’homme qui avait tenté de tricher et qui refusait de faire la queue. Je l’entends encore crier haut et fort que seul Dieu décidait ou non de lui donner à manger.
Je reste sans voix…

Je ne sais pas si cet homme pensait réellement ce qu’il disait à propos de Dieu… En tout cas, il est devenu rouge de colère. Il a insulté tout le monde, renversé l’assiette de son voisin, menacé les bénévoles et il est parti fou de rage.

Je ne peux m’empêcher de penser que si cet homme avait intégré la queue quand l’agent de sécurité lui avait demandé, il aurait certainement été servi.

Quoique…

Dieu seul le sait…