Soupes de nuit au gymnase
Février 2010. Les températures continuent de baisser sur Lyon et la neige tombe abondamment.
Nous avons déjà connu un tel épisode neigeux en janvier. Je me rappelle d’une maraude avec le Samu Social de la Croix-Rouge au cours de laquelle le 115 nous avait appelé pour un signalement. Un homme était enroulé dans une couverture, contre des cartons et des poubelles. En réalité ce n’était plus un homme, c’était un bonhomme… De neige…
En arrivant sur place nous ne l’avions pas trouvé tellement il se fondait dans le décor blanc de la rue.
Les conditions météo sont les pires depuis plusieurs années. La préfecture à donc décidé d’ouvrir en urgence un gymnase d’une capacité d’environ 100 places pour protéger du froid les plus démunis.
Pour tout vous dire, un gymnase est ouvert lorsque la température ressentie atteint les –10°C… Alors pour faire la différence entre – 8° et – 10°… Il faut être très fort … Mais quand on est un sans-abri, on sait parfaitement la faire. A – 8° on dort dehors dans le froid au milieu des cartons faute de place dans les structures d’hébergement d’urgence. A – 10°, on dort au chaud dans un gymnase.
Oui… Je sais…Disons que c’est mieux que rien.
L’Armé du Salut a donc été sollicitée pour gérer ce gymnase. Des bénévoles des soupes de nuit dont je fais partie sont là pour prêter main forte aux travailleurs sociaux engagés pour l’occasion. Nous accueillons les bénéficiaires, les orientons, leur proposons une boisson chaude, un temps d’échange, puis vient le repas qu’il faut servir, et à nouveau un temps plus calme pour discuter avec ceux qui le souhaitent.
Ce qui frappe lorsque l’on rencontre la population d’un gymnase, c’est son extrême diversité. Le gymnase c’est un peu la cour des miracles.
On y trouve des demandeurs d’asile irakiens, afghans, ouzbeks, angolais, zaïrois… Des jeunes en errance avec des chiens que peu de structures accueillent, des toxicomanes ou des personnes atteintes psychiquement, potentiellement violentes et qui ont été exclues de la plupart des structures d’hébergement.
Il y a cet homme habillé en costume, qui porte la cravate et possède dans sa sacoche un ordinateur portable. Il arrive de Paris et n’a pas d’endroit où dormir.
Une vieille dame de 75 ans est là avec son fils. Sa fille vient de leur demander de quitter immédiatement son appartement où elle les hébergeait.
Il y a aussi de nombreux hommes seuls qui n’ont rien en apparence de SDF et qui pourtant le sont bien. La plupart sont tombés dans la rue suite à une rupture conjugale. Et puis cette famille de Roms avec leurs enfants de 3 et 5 ans et dont la très jeune maman est enceinte. Ils ont été expulsés de leur squat le matin même par la police.
Une soirée mouvementée
C’est le début de la soirée. 2 polonais qui paraissent un peu éméchés sont sur leur lit, assis et discutent. Un peu plus loin, un groupe de 4 roumains discute aussi.
D’autres bénéficiaires se reposent, un autre discute avec le travailleur social qui lui sert un café, tout semble calme.
Soudain, on entend un éclat de voix. Le ton se met à monter entre un polonais et un roumain qui s’invectivent dans un mélange d’espagnol, d’italien et de français.
L’agent de sécurité s’approche du groupe de roumains et un jeune homme d’une vingtaine d’années que je vois régulièrement aux soupes de nuit, Piotr, se lève et lui montre un bouchon de bouteille. Puis il se rend vers la poubelle et lui montre le propriétaire du bouchon : une bouteille de whisky totalement vide.
Je crois comprendre que les roumains se plaignent des polonais qui auraient jeté le bouchon dans leur direction. Les polonais eux, se plaignent des roumains qui les auraient provoqués en rigolant et les montrant du doigt… (Quelle histoire, n’est ce pas ?…Parfois, certaines choses me dépassent, mais bon… Tout ça pour ça.)
Malgré l’intervention de l’agent de sécurité, le ton continue à monter et tout le monde se donne rendez-vous dehors, devant le gymnase.
Le plus costaud des polonais, apostrophe violemment le jeune roumain qui a montré la bouteille et le bouchon à l’agent de sécurité. On peut vite se rendre compte, même sans comprendre les langues dans lesquelles il parle que le solide gaillard n’a qu’une envie, le corriger et lui donner une bonne leçon.
Le jeune roumain, Piotr, d’habitude si jovial voire parfois provocateur se fait maintenant tout petit et on voit bien qu’il n’est pas très rassuré. Il est clair qu’un combat serait inégal et tous les deux le savent bien. Heureusement, ses compagnons d’infortune ne le lâchent pas et l’accompagnent dehors.
Tout le monde se retrouve donc devant le gymnase où le ton continue à monter.
Le grand costaud polonais continue de s’en prendre de plus belle à Piotr. Il ne cesse de lui répéter que s’il est un homme, il doit venir s’expliquer avec lui seul à seul.
Des empoignades commencent et l’agent de sécurité appelle la police.
Dans sa colère le polonais lâche quelques mots en espagnol. Je comprends alors que le dialogue impossible que tous les médiateurs essayaient d’instaurer sans succès en raison du barrage de la langue devenait possible.
Je m’adresse à lui en espagnol en le prenant fermement par le bras et, coup de chance, il me suit… Je lui demande alors ce qui ne va pas et pourquoi on en est arrivé là .
- « Il nous a provoqué, c’est lui qui a commencé, je veux juste parler avec lui, d’homme à homme.»
- « Parler ? »
- « Oui, oui, juste parler, un contre un… »
Je comprends parfaitement qu’il se fiche bien de lui parler et qu’il veut simplement lui refaire le portait.
Il m’explique qu’il est polonais, qu’il n’aime pas les roumains et qu’ils en profitent parce qu’ils sont 4 alors qu’eux ne sont que 2.
Je lui répond alors qu’au gymnase il n’y a ni polonais ni roumains, mais seulement des personnes qui peuvent passer la nuit au chaud au lieu de rester dehors sous la neige. Je lui demande de considérer le gymnase comme la Suisse, une sorte de territoire neutre et de faire abstraction des nationalités de chacun.
Il n’a pas l’air d’apprécier ma conception de la géopolitique appliquée au gymnase.
- « Un homme doit avoir du courage et se battre, sinon, ce n’est pas un homme. »
Je lui réponds que nous ne sommes plus au far-west et que les conflits ne se règlent plus en duel au révolver.
Il me répond que c’est comme ça, qu’il est polonais, qu’il est fier, qu’il ne se laissera jamais faire et qu’il est suffisamment fort pour se faire respecter.
Alors je décide de changer de terrain. En le regardant droit dans les yeux, je lui dis :
- « Des hommes forts avec leurs bras il en a toujours eu et il y en aura toujours. Des hommes forts avec leur cœur, c’est une race en voie d’extinction. Elle est pourtant là , la véritable force. Sois donc fort avec ton cœur et non avec tes bras»
Il me regarde bizarrement, l’air étonné, puis me sourit. Il me montre la croix qu’il porte autour du cou et met la main sur son cœur. Il est devenu calme, agréable presque. Il me promet de revenir pour approfondir la discussion et s’en va sans rien demander.
Soulagé car tout c’est finalement bien fini, je retourne dans le gymnase reprendre ma place. Je suis assis derrière une table pour accueillir les bénéficiaires envoyés par le travailleur social, m’assurer de leur présence ou non la nuit précédente et leur donner un lit le cas échéant.
Alors que je recompte le nombre de personnes présentes, je vois rentrer un homme d’environ 1 mètre 90, les cheveux très courts, mal rasé, il porte un jean déchiré, un blouson, sa chemise sort de son pantalon.
Je m’apprête à lui demander son nom pour vérifier s’il est sur la liste. Je sais déjà qu’il n’a pas passé la nuit ici la veille, car on n’oublie pas ce genre de colosse.
En me regardant, il s’approche vers moi, rentre sa chemise dans son pantalon et là …
Je vois très distinctement un revolver qu’il porte à la ceinture. Derrière lui, 4 hommes en jean et en blouson apparaissent.
J’avale ma salive et je me dis qu’il est peut-être temps de réciter une prière, au cas où… Je renonce à lui demander son nom pour lui proposer un lit.
Il me regarde et me dit avec un grand sourire :
- « Bonsoir, c’est la Bac, on nous a appelé »
(Brigade anti-criminalité de la police)
Je me remets à respirer normalement…
L’agent de sécurité s’approche pour lui expliquer la situation. Les 2 présumés principaux fauteurs de trouble n’étant plus là , les policiers repartent, non sans avoir fait forte impression à tous les occupants du gymnase.
Du coup, tout le monde a été très calme jusqu’au coucher.

