L’homme qui voyageait dans un vaisseau spatial
La soirée se poursuit dans le gymnase, plutôt agitée. On nous amène du monde en raison du manque de places dans les centres d’hébergement d’urgence. Vous me direz, c’est le but. Quand un gymnase ouvre, plus de cent personnes qui dorment habituellement à la rue sont hébergées au chaud pour quelques nuits.
Ce soir, un monsieur d’une cinquantaine d’années, un grand gaillard d’1m90 et au moins 90 kgs arrive. Je le remarque lorsqu’il commence à marcher à reculons sur une dizaine de mètres vers les portes battantes de l’entrée comme si une mouche venait de le piquer.
Je l’observe étonné, en me demandant jusqu’où va aller sa marche arrière improvisée car le mur approche dangereusement.
Comme s’il était équipé de rétroviseurs invisibles à la place des oreilles, il s’arrête brusquement quelques centimètres avant le mur sur lequel il n’aurait pas manqué de s’écraser.
Bien… Nous voilà fixés. Il faudra sans doute garder un œil sur ce phénomène.
Un peu plus tard, alors que le sommeil gagne la plupart de nos résidents temporaires et que la lumière est baissée pour ne pas gêner ceux qui dorment , un seul un homme continue à arpenter la salle de long en large : c’est le monsieur qui maîtrise si bien l’art de marcher à reculons…
Je me demande s’il va tourner en rond toute la nuit. Pour lui, le soleil ne se couche peut-être jamais ?
Je plaisante avec les agents de sécurité en leur disant qu’ils auront un adjoint pour cette nuit, un veilleur qui fait des rondes et monte la garde.
Au bout d’un moment, le responsable de la sécurité, trouvant sans doute qu’il serait mieux pour tout le monde que l’homme se couche va le voir et lui dit d’une voix ferme :
- « Monsieur, il est tard maintenant, allez vous coucher. »
A ma grande surprise, l’homme sourit, se dirige vers son lit et se couche.
Moi qui pensais qu’il ne se coucherait jamais… Mais les apparences sont parfois trompeuses.
Une fois dans son lit, l’homme se met à jouer avec un objet que je n’arrive pas à identifier. Il ne dort pas, mais au moins, il ne circule plus en risquant de réveiller les autres, c’est déjà ça.
Pourtant, au bout d’une quinzaine de minutes, l’homme se lève et se dirige vers nous. Il prend une chaise et s’assied à côté de moi.
- « Alors comment ça va ? » me demande-t-il d’un air joyeux et insouciant
Je suis surpris pas le ton qu’il utilise. Je remarque un accent anglais et je me dis que, quitte à parler, autant en profiter pour pratiquer un peu la langue de Shakespeare.
Je lui réponds:
- « Do you speak english ? »
- « Non » me dit-il en français.
- « Ah… » … J’ai l’impression qu’il joue avec moi.
Après une légère pause il me regarde et me dit dans un anglais parfait :
- « I’m going to tell you a very funny story » (je vais vous raconter une histoire très drôle)
Moi, intrigué, je me tais. Je jette un œil interrogatif aux agents de sécurité, qui, si j’en crois leur air dubitatif, ne comprennent pas l’anglais.
L’homme reprend :
- « When I was cashier…” (quand j’étais caissier)
Il marque une pause, puis reprend :
- “… In a spaceship…” (dans un vaisseau spatial)
Je pense que je n’ai pas bien entendu, alors je lui demande :
- « Spaceship ? »
- “Yes, in a spaceship”, me répond-il d’un air assuré
Bon… J’insiste néanmoins pour être certain de ce que je viens d’entendre car cette histoire n’a ni queue ni tête… Caissier, pourquoi pas, mais dans un vaisseau spatial… J’ai sûrement mal compris…
Je lui redemande alors en anglais
- « Pardonnez-moi, monsieur, mais je ne suis pas certain d’avoir bien compris. Avez-vous bien dit : spaceship ? »
A cet instant, dans le silence du gymnase, alors que tout le monde dort, l’homme se lève brusquement, les yeux sortant des orbites et il me hurle à quelques centimètres du visage :
- « SPACE-SHIP »
Sa réaction est tellement inattendue que je n’ai même pas le temps d’esquisser un geste, comme pétrifié… Non pas de peur, je ne me suis pas senti en danger, mais plutôt totalement abasourdi par sa réaction…
Les hommes de la sécurité se lèvent immédiatement pour s’interposer et là, l’homme s’excuse :
- « Pardon, je suis désolé » dit-il en français, puis il se rassoit tout penaud, comme s’il venait de ravaler ses paroles.
Le silence revient aussi vite qu’il a été brisé. Par chance, personne ne semble avoir été réveillé par son hurlement.
Comme s’il ne s’était rien passé, l’homme reprend :
- « Bon, je continue… »
Je l’interromps :
- « Monsieur, pardonnez-moi, mais je crois qu’il serait plus sage de s’en tenir là. »
Il a parfaitement compris le message et n’insiste pas.
De mon côté, je me dis que l’heure est déjà bien avancée et que demain il faut travailler. Je prends donc congé et je rentre chez moi.
Sur la route, je ne peux m’empêcher de penser à cet homme.
Comme des milliers d’autres, il est laissé à la rue alors que son état psychologique nécessiterait un sérieux suivi médical.
Une récente étude menée par le Samu Social de Paris et l’INSERM montre qu’un tiers des personnes vivant à la rue sont atteintes de « troubles psychiatriques sévères ».
Ce chiffre devrait paradoxalement diminuer. Non pas parce que les gens vont mieux, mais simplement parce qu’avec la précarité qui touche de plus en plus de monde, on va trouver de plus en plus de gens comme vous ou moi dans la rue.
Ce qui est également certain, c’est qu’un nombre de plus en plus important de personnes atteintes de pathologies lourdes sont laissées à la rue parce que le système hospitalier ne veut plus ou ne peut plus les prendre en charge.
« Il y a cent ans », me disait un bénéficiaire des soupes de nuits l’autre jour, « les fous étaient dans les hôpitaux. Aujourd’hui, il y en a autant dans la rue que dans les hôpitaux. »
Notre ami anglais, lui, ce soir, il n’était ni à la rue ni à l’hôpital.
Il était dans un vaisseau spatial…

