Pourquoi personne n’a parlé de Pierre ?
L’autre soir un bénéficiaire des soupes de nuit m’a bien fait rigoler… Puis réfléchir…
A vrai dire, la discussion avec lui m’a même apporté la réponse à une question que je me posais depuis longtemps.
Tout est parti d’un poignet cassé…
Suite à une soirée très arrosée, Pierre à glissé sur le sol mouillé et, en se réceptionnant plutôt mal en raison de son état, il s’est cassé le poignet. Pendant un instant, m’a t’il dit, « Je me suis retrouvé seul au milieu de ma flaque d’eau comme un navigateur au milieu de l’océan »
Sa réflexion m’a immédiatement fait penser au concurrent de la course en mer à la voile qui s’était gravement blessé pendant la course.
- Le navigateur qui est resté blessé plusieurs jours seul dans son bateau ?
- Oui, comme lui, j’avais des os cassés et comme lui je souffrais seul au milieu de l’eau
Il ajouta :
- Dis-moi, Jean-Philippe, pourquoi n’ais-je pas fait la une des journaux et de la télé ?
D’un air très sérieux, je lui répondis:
- C’est tout simplement parce que la marine australienne n’est pas venue à ton secours
Nous sommes partis dans un grand fou rire avant de redevenir sérieux.
Oui, pourquoi ? Pourquoi personne n’a parlé de Pierre, SDF et de son poignet cassé ?
La réponse la plus évidente que nous avons trouvé, c’est parce que Pierre, SDF à Lyon, est un inconnu et que ses accidents de santé n’intéressent personne.
Oui, mais…
Avant cet incident sur la course à la voile, ni Pierre ni moi, ni la plupart d’entre nous ne connaissions le navigateur et par conséquent, son état de santé ne figurait absolument pas dans les informations que nous recherchions en nous levant le matin.
Donc la réponse n’est pas satisfaisante.
Ne trouvant pas d’autre réponse, nous avons posé la question autrement :
Qui, à part sa famille, les organisateurs de la course et les concurrents, peut s’intéresser à l’état de santé d’un aventurier au point de vouloir des nouvelles de lui matin, midi et soir pendant plusieurs jours ?
Alors la réponse est apparue clairement:… Les journalistes
Et oui, les journalistes…
Grâce à eux, la France entière a été tenue en haleine pour savoir si oui ou non ce navigateur allait finir mangé par une baleine comme dans Pinocchio.
On nous a fait croire que l’état de santé d’un homme que nous ne connaissons pas et que nous ne rencontrerons jamais est plus important que celle d’un homme que des milliers de gens croisent tous les jours à la gare. (la gare de la Part-Dieu, c’est une fréquentation d’environ 100 000 personnes par jour dont beaucoup voient Pierre…)
Et l’état de santé de Pierre, c’est aussi celui d’Arnaud, de Sélim, de Jean-Jacques ou de Solange, de tous ces anonymes, sans-abri, que chacun d’entre nous peut croiser tous les jours à la sortie du Tram, à l’arrêt de bus ou sur les bouches d’aération du métro.
Alors finalement, après avoir bien rit au début, je suis rentré fâché, avec une réponse à une question que je me posais depuis longtemps.
Si des gens n’ont pas d’endroit où dormir ou rien à manger, ce n’est certainement pas la faute des médias. Mais si cette situation perdure et qu’on en parle pas, ou seulement lorsqu’il y a des morts… Ce n’est pas parce que cela n’intéresse personne…
C’est tout simplement parce que ça n’intéresse pas les médias.
Les gens sont généreux quand on leur soumet un problème et qu’on sollicite leur aide. Ils peuvent se mobiliser, ils peuvent apporter des réponses, ils peuvent donner de l’argent, du temps…
Encore faudrait-il que nous soyons sensibilisés aux vrais problèmes.
Et s’il faut parler de pépins de santé pour varier un peu les actualités alors,…
Le poignet de Pierre vaut bien le fémur de Yann… Non ?
Enfin, pour parler gros sous… Le sauvetage du navigateur a couté 500 000 € c’est-à -dire environ…10 saisons de soupes de nuit pour la ville de Lyon…
Oui, 10 ans de repas pour l’ensemble de nos bénéficiaires !!!
Et comme l’Armée du Salut est une organisation internationale… Cela équivaut à nourrir 100 enfants en Afrique… Pendant 40 ans…
Bien sur, il fallait aller chercher cet homme… Mais ne faudrait-il pas aussi aller secourir un peu plus souvent d’autres hommes qui sont dans un état de souffrance au moins aussi grand ?




