Halte d’un Voyageur
« Saviez-vous que la Lune est habitée ? La preuve, tous les soirs, on y voit de la lumière. » Les collègues de la soupe de nuit s’esclaffent. Je ne suis pas inscrit ce soir-là , mais en tant que voisin, l’envie de voir ce qui se passe est plus forte. Boire un café debout dans la rue, les surprises au détour d’une conversation, j’aime bien. Mieux ici que tout seul chez moi…
L’auteur de la blague est une nouvelle tête. Accent du Sud-ouest, belle gueule de gentilhomme XVIIIème siècle, de la prestance. Il nous remercie de notre gentillesse. Chacun de nous l’observe avec bienveillance et curiosité. Monsieur Steve enchaîne sur un petit solo de guimbarde. Public définitivement conquis ! Peu après, ayant sympathisés lui et moi (puisque je n ai « pas l’air trop con »…), il effectue sous mes yeux un tour de passe-passe ultra-rapide : il met dans ma paume ouverte une pièce de cinq centimes. Je dois l’empêcher de la reprendre en fermant les doigts. Il plonge alors sa main dans la mienne, avec une vivacité extraordinaire. Je referme la main. « Ouvre». Sûr de moi, je m’exécute. Une autre pièce est à la place.
Steve est à Nice pour le Carnaval, qui commencera le 16 février, certain de gagner quelque argent avec les nombreux touristes drainés par cette attraction mondiale. « J’ai connu le vertige de l’immensité de la mer. Au large, l’absence de repères, au début ça surprend. C’est quand j’étais cuistot sur des bateaux de croisière ». On peut dire n’importe quoi dans ce genre de rencontres. Il arrive que les parcours personnels soient si noirs, mais aussi tellement… consternants, que la réalité est enjolivée. Cependant, ici, un indice : Steve porte des chaussures adaptées au pont glissant des bateaux à voile. Je m’y connais un peu en voile. Et le bonhomme respire l’intelligence, bien qu’il se détruise avec de la mauvaise bière. Il aura finalement passé la nuit dans ma cage d’escalier, couverture de survie et sol de pierre.

