Ce site est géré par la Fondation de l’Armée du Salut. Il permet à quatre bénévoles qui participent régulièrement aux soupes à Lyon, Nice et Paris de partager les moments qu’ils passent auprès des personnes en difficulté. Naturellement, les idées exprimées dans le carnet de bord n'engagent que leurs auteurs.

Soupe de renfort

Dans le cadre du plan Grand froid*, une poignée de volontaires Armée du Salut se rend disponible pour accueillir les « usagers » de la deuxième halte de nuit niçoise, ouverte par la municipalité afin de soulager la seule et unique existante.

Nous sommes quatre à encadrer les quarante lits de camps, dans une salle annexe du gymnase Saint-Barthélémy. Un fonctionnaire m’avait appelé ce samedi soir de février. J’étais en train d’assister à un très chic débat sur l’utilité des vernissages artistiques : contraste garanti. Mon rôle de gentil nourricier me va très bien, servir des cafés, soupes en sachet et céréales au lait. Je n’aimerais pas remplir les cases du factotum municipal, nom et prénom, en possession de papiers d’identité ou non… Ultime précision que je ne me prive pas de lui faire remarquer. Pour avoir le droit de passer une nuit à la halte, il faut être orienté par un travailleur social, qui a déjà jaugé l’état de la personne, alors à quoi bon recommencer la paperasserie, en dehors du simple comptage statistique ?

Mon utile présence est légitime, mais certaines preuves d’amateurisme sont agaçantes.
Pour agrémenter les masses de céréales, bon marché qui plus est, il n’y a ainsi que deux malheureux litres de lait. Or un certain nombre de gars sont affamés, ils reviennent me voir régulièrement. Un grand chauffe-eau électrique pour les soupes en sachet, très bien, et le même avec le café, mais pour les servir dans des gobelets en plastique qu’il faut doubler pour ne pas fondre. Des bols auraient été plus commodes. Avec trois ans d’expérience de service de repas dans la rue, je crois savoir estimer qui peut être agressif ou non, et m’amuse intérieurement de voir le préposé à la sécurité envenimer une situation qui était banale au départ : « Monsieur vous parlez moins fort, et vous ne faites pas de gestes » dit-il à un amateur de soupe, servi volontiers par mes soins, et qui visiblement n’est même pas alcoolisé. Certes « il faut des règles », comme il me lance, prenant conscience de son excès de zèle, un peu gêné, mais elles sont là pour apaiser ! Et notre commensal croate, me répétant « mellci, tllès gentil, mellci ».

Tout rassemblement d’êtres humains contient une palette psychologique. Et qui plus est dans cette urgence longue-durée des lieux d’accueil. Un peu d’attention suffit souvent à délier les langues, comme ce Français au regard lointain qui regrette la Guyane. Pour revivre là-bas il lui suffirait d’une canne-à-pêche. Et d’un fusil, autant pour chasser que se défendre. Mais il sait que c’est illusoire, pas de boulot dans ce territoire ultramarin, et une fillette en métropole le retient. Pour moi Amazonie égale Antecume, européen ayant changé de nom pour aller vivre avec les Indiens. Notre hôte en a entendu parler, là-bas. D’autres accueillis gardent des traces du Carnaval touristique, confettis sur les épaules et sourire aux lèvres.

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* Obtenu de haute lutte suite au mouvement Enfants de don Quichotte en 2007

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La crise et ses répercussions sur nos activités et nos publics

Un soir de service aux Soupes de Nuit, j’ai été confronté à une question compliquée… « Dis-donc, c’est quoi cette crise dont tout le monde parle ? »

L’homme qui me posait la question est cultivé, drôle, il aime bien refaire le monde et parler de tout et de rien. Alors je me suis dit que pour une fois, c’est moi qui allais parler.

Et bien voilà lui dis-je, le 15 septembre 2008, on nous apprenait la faillite de Lehman Brothers.

Moi je connaissais les Marx Brothers : Chico, Harpo, Groucho et son gros cigare.
Mais l’histoire de Lehman Brothers est beaucoup moins drôle.
En résumé, il s’agit de la seconde banque d’affaires américaine qui a sombré à cause de la crise des subprimes (prêts des banques américaines aux ménages pauvres qui n’ont pas pu rembourser). Sa faillite a déclenché une panique dans les milieux financiers internationaux en faisant prendre conscience à tout le monde qu’on ne spéculait pas impunément sur tout et n’importe quoi.

Les banques cessaient brutalement de prêter de l’argent de peur ne pas pouvoir se faire rembourser. Des secteurs entiers étaient menacés de faillite.

Général Motors, premier constructeur américain l’expliquait très bien sur son site internet: « La crise du crédit nous affecte tous de différentes manières : les constructeurs automobiles ne peuvent obtenir des prêts pour se restructurer et produire des véhicules technologiquement performants. Les fournisseurs et les revendeurs de voitures ne peuvent plus obtenir de prêts pour leur fonctionnement quotidien et les particuliers ne peuvent plus obtenir de prêts pour acheter une nouvelle voiture ».
Traduction concrète : en novembre, les vente de Général Motors plongeaient de 41%, en décembre, celles de Chrysler baissaient de 53%…

Maintenant cette crise touche d’autres industries et l’Europe. Airbus n’arrive plus à vendre ses avions, les entreprises ont du mal à se financer et les particuliers à emprunter. Donc on licencie à tour de bras.

- « Je m’en fous, je n’achète pas de voiture, encore moins d’Airbus et de toutes manières la banque ne m’a jamais prêté un centime. Et puis, je ne risque pas de perdre mon travail, je n’en n’ai pas. Bon, c’est bien, cette crise ne me concerne pas…” Me dit-il. Il partit en bougonnant.

J’ai eu beaucoup de mal à retenir un grand éclat de rire. Sa réaction avait quelque chose d’optimiste ou du moins de réconfortant. Voilà au moins quelqu’un qui n’allait pas, en plus de tous ses problèmes, s’inquiéter du niveau insuffisant des fonds propres des banques…

Voilà le contexte dans lequel démarrait cette saison 2008-2009 des Soupes de Nuit, au milieu de la multiplication des annonces de plan de licenciements ou de chômage techniques.

A Lyon, nous avions commencé la saison 2007-2008 en servant une cinquantaine de repas par soir.

L’année 2008-2009, nous sommes dès la première semaine à une centaine de repas servis chaque soir. Je pense que nous allons battre tous les records, alors que ce sont des records qu’on ne voudrait jamais battre

En ce qui concerne la population, il y a toujours une grande différence entre les points de distribution.

A la Part-Dieu, nous avons toujours une forte population de personnes aux ressources modestes : retraités, pensionnés, travailleurs pauvres… Des personnes qui pour la plupart ont un logement. Cette population est en forte augmentation.
On voit de plus en plus de personnes qui sont habillées comme vous et moi, des personnes qu’on ne soupçonne pas un instant de venir aux Soupes de Nuit quand on les croise dans la rue.
Il y a aussi des gens qui rentrent du travail ou de la fac: un homme qui travaille sur les marchés, un peintre avec son “blanc” de travail, un étudiant avec son cartable qui est hébergé chez un ami…
Mais nous avons aussi remarqué plus de jeunes, parfois très jeunes, 18, 19 ans… qui dorment dehors… Ils sont souvent accompagnés de chiens.

A Perrache, il y a la combinaison de 3 phénomènes :

Le retour de familles des pays de l’est. Des personnes accueillies en CADA (Centre d’Accueil des Demandeurs d’Asile) pour qui la Soupe de Nuit est un complément important
Voilà 2 ans qu’il n’y avait pratiquement plus de demandeurs d’asile.

L’augmentation de la précarité pour des personnes qui possèdent un logement: étudiants, salariés ou retraités, de plus en plus nombreux, comme à la Part-Dieu, qui viennent aux Soupes de Nuit faute de moyen pour s’acheter à manger.

Enfin, il y a les sans-abris. Nous en avons plusieurs à Perrache. Des personnes qui chaque soir tentent d’appeler le 115 pour trouver un hébergement ou qui ne tentent même plus sachant que de toutes façons on les mettra dehors le lendemain et qu’ils devront recommencer encore et encore.

En ce qui concerne le moral des gens, je n’ai pas noté de grand bouleversement. Nos publics ne semblent pas trop affectés. Il est vrai que pour ceux qui sont déjà au fond du trou, il est difficile de descendre plus bas.

Voilà le bilan qu’on peut tirer de la situation aujourd’hui.
Pendant la période de très grand froid, nous avons même eu moins de monde, les gens préférant probablement rester chez eux plutôt que d’affronter le froid glacial qui sévissait.
Même les sans-abris étaient plus rares.

Alors bien sur, quand on voit moins de monde aux Soupes, on se demande où nos bénéficiaires sont passés. Et puis en réfléchissant, on se dit que finalement on aimerait qu’il n’y ait vraiment plus personne du tout…

Oui… Paradoxalement, j’aimerais un monde qui n’ait plus besoin des Soupes de Nuits… Cela voudrait dire que tout le monde mange à sa faim.
Mais ce n’est malheureusement pas pour demain…

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Des explications et des voeux

Tout d’abord, je dois vous expliquer pourquoi tant de temps s’est écoulé depuis mon dernier post.

A Lyon, les Soupes de Nuit s’arrêtent avec le plan froid, le 31 mars. Elles ne reprennent que le 15 novembre. Cette coupure est ressentie difficilement par les bénéficiaires, mais également par l’ensemble des équipes.

Les gens ne cessent pas d’avoir faim le 31 mars et la bonne volonté des bénévoles n’est pas saisonnière.

Malheureusement, faute de moyens financiers, l’Armée du Salut ne peut pas servir les Soupes de Nuit toute l’année à Lyon…

Espérons que cela changera… Un jour…

De mon côté, je prendrai les mesures nécessaires pour ne pas rester si longtemps sans poster.

Enfin, nous sommes au mois de janvier et la coutume veut que nous présentions nos vœux alors je vous présente ceux de l’antenne de Lyon, même si le cœur n’y est pas compte tenu de la précarité qui gagne de plus en plus de monde.

Espérons tout de même que l’année 2009 soit bonne, que de nombreux bénévoles nous rejoignent, que les dons affluent et que la vie soit moins dure pour les plus faibles, ici et ailleurs. (si on ne rêve pas au moment des vÅ“ux, on ne rêvera jamais …)

Bonne année 2009

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Extension du domaine de l’aide : les colis alimentaires à Nice

Façade du poste de congrégation de l'Armée du Salut à Nice

Pour élargir le débat, notre rédac’-chef de soupesdenuit.com me demande de raconter la distribution des colis alimentaires. Un complément bienvenu à l’aide apportée dans la rue, dans une ambiance plus… feutrée. Durant deux heures et parfois plus, le capitaine Joël Etchéverry reçoit un nombre important de familles, séparé de la salle par une sorte de parloir. Est demandé en effet, avec des détails mais sans paperasses cependant, l’état des ressources des demandeurs. L’originalité est que les bénéficiaires s’engagent symboliquement sur un certain nombre de points, notamment « éviter de gaspiller » et « accepter de partager ». Le réseau social niçois, quant à lui, dont le poste salutiste fait partie intégrante, s’engage par exemple à fournir des repas équilibrés, dans la mesure des moyens disponibles.

Distribution des colis alimentaires - L'Armée du Salut à Nice

Le plus de cette journée hebdomadaire est l’accueil. D’autres organismes, que je ne citerai pas mais que j’ai testé - eh oui, j’ai eu des périodes difficiles aussi - se contentent de fournir un sac : bonjour, au revoir. Ici la salle est garnie de fauteuils confortables, que l’on est autorisé à occuper à volonté, en patientant avant l’entretien avec Joël certes, mais aussi après. Un commando de mamies bénévoles, aux petits soins, sert café, thé et viennoiseries. Je reconnais Daniel, un gaillard habitué des repas de rue. En mauvaise santé mais toujours à la recherche de blagues. On lui pardonne quand elles sont nulles, on le lui dit, et on se marre ensemble. Une jolie jeune femme un peu à l’ouest, débarquée de Paris, me fait face. Une autre habituée des soupes en plein air dort sur un fauteuil à ma gauche, sous une couverture, et l’idée ne viendrait à quiconque de l’en déloger. D’autres personnes encore, appréciant cette étape. Un moment d’oasis.

De l’autre côté du grand rideau s’agitent les retraités, il s’agit de confectionner les deux cent sandwichs distribués ce soir avec la soupe. Un bonnet blanc de cuisinier sur la tête, chacun connaît son boulot, ils ont la pêche, le spectacle fait plaisir à voir. La mère d’une aide-soignante en clinique confie à Joël qu’à sa fille est reproché d’être trop… humaine. Remarque parfaitement en phase avec la volonté de sabrer les budgets des hôpitaux en France. Je suis hors-sujet ? Pas du tout, un bon nombre de cas psychiatriques se retrouvent bénéficiaires des différents secours sociaux : normal, ils ne sont pas « dangereux », d’après les termes officiels. La jolie jeune femme citée plus haut en fait partie.

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Michel, 50 ans : une étincelle de vie dans le regard

Michel est bénévole et coordinateur au centre de distribution de repas boulevard Ney. Il a pris la parole lors de la rencontre annuelle des bénévoles. Voici son témoignage:

Cela faisait longtemps que je pensais au bénévolat, sans jamais aller plus loin dans ma démarche; le journal de 20h se charge de vous rappeler toutes les misères du monde, vous culpabilisez, vous trouvez le monde injuste.

J’ai fini par faire le pas, et pour la première fois, pour Noël 2007 j’ai servi à l’Armée du Salut. J’en ai un souvenir merveilleux, inoubliable. Nous devions, à l’arrivée des personnes, les installer de manière à remplir des tables de vingt. La majorité arrivait par groupe, et est arrivé un papi, seul, le visage fermé, qui ne voulait pas s’asseoir aux tables déjà installées; il s’est assis seul à la table que j’avais en charge, table que l’on a du remplir. Il n’a pas dit un mot et il a fallu arriver au fromage pour que son visage commence à s’illuminer, qu’il parle avec ses voisins, qu’il vive pleinement ce moment de partage. J’en étais heureux.

C’est ce que je retrouve Boulevard Ney, des hommes qui arrivaient au début avec la tête basse et après des mois, à force de voir les mêmes bénévoles, prennent des repères, relèvent la tête, sourient, appellent même certains bénévoles par leurs prénoms et s’attardent à discuter un peu.

Et là, même si ce n’est pas grand chose, on est heureux de contribuer au bonheur de la reconstruction, aussi longue soit-elle, d’un être humain.

Cela fait six mois que je sers dans ce centre, je n’ai jamais vu un bénévole regarder sa montre ou être pressé de partir; on se donne le temps de donner, de partager, et finalement de recevoir aussi cette chaleur humaine.

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“Magnifique, comment allez-vous ?”

Dieu, Franck de son prénom. Ce doux-dingue se fait appeler Dieu sans complexes aucuns. Un carnet (il m’autorise à le photographier) qu’il conserve sur lui indique que son patronyme serait Descombe. Son prénom est peut-être aussi le bon, personne ne le sait. Et personne ne s’en soucie. Car il fait partie des malades mentaux que les hôpitaux psychiatriques, aux moyens de plus en plus réduits, sont contraints de livrer à eux-mêmes hors de leurs murs. En clair, les malades inoffensifs sont virés par mesures d’économies. Ce qui m étonne le plus dans le cas de Franck est comment, malgré la gravité de son délire, lui reste t-il une parcelle de lucidité, afin de penser à se nourrir, ou ne serait-ce qu’être à l’heure pour les repas de rue. Or il est là tous les jours.

Son beau visage à barbe et coiffure bibliques, allié à une expression de bienveillance, trompent ses interlocuteurs quelques instants. Très souriant, il ponctue ses phrases de « magnifique, tout à fait ». Mais le vertige et… le mal au crâne guettent si l’on poursuit l’écoute. Franck aurait ainsi trois mille épouses, tout comme « les papes et les papesses » qu’il a réussi à convaincre d’adopter la polygamie. Et, par dessus tout, il connaît chacun de nous, logique puisqu’il est notre créateur. Pourvu d’ubiquité et de la capacité à changer de corps (c’est un minimum pour Dieu), un jour il a dû enlever les clous le retenant sur la Croix, pour descendre la rue… et venir à la distribution. C’est un bénéficiaire de la soupe, arborant un tee-shirt de Johnny - « le plus grand ! » - qui me l’a répété.

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