Paris : 3 hommes, 3 histoires, 1 seule et même question

Après notre marathon : presque 500 personnes servies en une heure, nous nettoyons le site. Tiens, nettoyer le site… Ca me rappelle quelque chose…

Je remarque un homme qui ramasse les poubelles, aide à ranger les barrières. Au début, je l’ai pris pour un bénévole. C’est en fait un bénéficiaire. Je m’approche de lui, nos regards se croisent, nous échangeons un sourire et je me présente. Il s’appelle Mohamed, il est afghan et ne parle pas français.
Nous commençons à communiquer avec un peu d’anglais et beaucoup de signes. Devant la difficulté à se comprendre, je cherche un homme capable de traduire. Nous reprenons notre discussion.

Ce qui frappe tout d’abord chez Mohamed, c’est son visage et aussi son cou qui portent des traces de brûlures très importantes.

Mais plus encore, ses mains… Je n’oublierai jamais ses mains.

Ses doigts ne comportent pas 3 phalanges comme vous ou moi, mais seulement 2, comme si tous ses doigts avaient été coupés.

On nous parle souvent de la guerre et de la souffrance, mais on n’imagine pas bien ce que cela représente. Là, j’avais devant moi un homme qui avait subi la guerre jusqu’au plus profond de sa chair et dont les traces de la souffrance étaient imprimées sur son corps de manière indélébile.

Il y a environ 25 ans, son village a été bombardé par des avions soviétiques. Sa maison détruite sous les bombes, il était le seul rescapé. Il a vu sa famille entière mourir sous ses yeux. Les bombes lui ont brûlé le visage, le corps et les doigts. Son histoire est dure, brutale, comme la guerre… Et comme sa situation aujourd’hui. Mohamed est en France depuis quelques jours. Il dort dehors et son principal repas c’est ici, avec l’Armée du Salut.

Je suis choqué par son histoire, ses blessures qu’il me montre et sa souffrance alors je lui demande ce qu’il pense de sa situation et s’il a été bien accueilli en France.

« Dans mon pays, les talibans coupent les oreilles de ceux qui votent. Ils viennent nous emmener de force pour se battre. Des bombes continuent de détruire nos maisons. Des soldats étrangers sont là soit disant pour nous délivrer…

C’est une situation insupportable alors beaucoup d’entre nous fuient et quand nous arrivons en France… La seule réponse, c’est… Retournez dans votre pays… Qu’est ce que vous voulez que je pense de l’accueil de la France ? D’un côté on nous dit que les démocraties occidentales vont se battre en Afghanistan pour sauver le monde du terrorisme et nous, quand on fuit le terrorisme on nous dit de retourner chez nous… Alors, moi, je n’ai qu’une question : expliquez-moi, s’il vous plaît »

Je reste sans voix… Je me dis que parfois, on ferait mieux de ne pas poser de question… Que voulez-vous que je réponde ? Je trouve moi aussi que sa question est légitime.

Notre discussion intéresse d’autres personnes. Un jeune homme s’approche. Il est grand, bien habillé. Lui parle anglais. Bonjour, je m’appelle Ahmed. Je suis d’accord avec lui, on joue avec nous. Je vais vous raconter mon histoire.

Ahmed est un iranien âgé de 25 ans. Après un voyage dans le compartiment moteur d’un autocar qui a duré une vingtaine d’heures avec seulement une bouteille d’eau, il est arrivé je ne sais comment en Angleterre. Là-bas, explique-t-il dans un très bon anglais, il trouve rapidement un travail, il loue un appartement et réussi même à s’acheter une voiture. Un jour, lors d’un contrôle d’identité, il se voit notifier un arrêté de reconduite en France. On lui signifie en effet que ses empreintes ont été retrouvées en France et donc que c’est dans ce pays qu’il doit formuler sa demande d’asile politique.

Il est renvoyé en France et du jour au lendemain sa vie bascule :

« Alors que j’avais réussi à tout reconstruire et que je vivais par mes propres moyens de manière honnête, j’ai tout perdu : mon travail, mon appartement, ma voiture… Je me suis retrouvé en France sans rien. Je mange grâce à l’Armée du Salut, je dors dehors dans un square bondé d’iraniens, d’afghans et d’irakiens. Personne ne m’a jamais rien demandé, sauf mes papiers. On ne m’a jamais demandé mon histoire, on ne m’a jamais dit où je devais aller, à qui m’adresser, ce que je devais faire.
De temps en temps, avec beaucoup de chance, j’arrive à passer quelques nuits dans un foyer où je peux me laver. Alors que dois-je faire ? Je ne comprends rien. Pouvez-vous m’expliquer pourquoi on est traités comme ça ? »

L’homme fait un grand geste de la main, d’un air désabusé et s’en va. Il fait partie aujourd’hui de ses nombreuses personnes qui dorment dehors. Il a tout perdu. Son logement, son travail, sa voiture, toute une vie qu’il avait réussi à reconstruire. Aujourd’hui Ahmed est SDF à Paris, demandeur d’asile.

Alors que je m’apprête à prendre le métro, un homme que j’avais servi s’approche de moi.
Lorsque nos regards se croisent, je sais que nous allons nous parler. Une chance, il parle anglais. Après une rapide présentation, il me demande de l’aider…

Mohand est irakien. Je lui donne une cinquantaine d’années. Son visage est souriant, il tient serré contre lui une sacoche qui semble contenir un trésor. Il m’explique qu’il est parti de son pays car il se sent en danger. Il me montre fièrement une attestation d’une entreprise américaine qui l’a employé comme ingénieur en électronique. Ce papier ressemble plus à un arrêt de mort qu’à un sauve-conduit quand on sait comment sont considérés ceux qui ont travaillé pour les américains là-bas.
Il a donc préféré fuir l’Irak après avoir reçu des menaces de mort.
Il se remet à fouiller dans ses papiers et me montre fièrement une attestation de l’UNHCR : le Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations Unis à Genève.
Je lis attentivement. Pour les Nations Unies, il est un réfugié politique. Ce papier officiel l’atteste.

Je me demande alors quel est le problème….

Le problème arrive dans la foulée. Une attestation de l’OFPRA qui date de quelques jours seulement: l’Office Français de Protection des Réfugiés et Apatrides. Avec un nom pareil et une attestation des Nations-Unies… Il ne devrait pas y avoir de problème…
Et bien si… « Nous avons le regret de vous faire savoir que nous refusons votre demande d’asile politique en France… »

Réfugié politique pour les Nations Unies, on peut néanmoins être indésirable en France.

Son sourire s’efface brusquement et je vois des larmes monter dans ses yeux…

« Pourquoi ? Pourquoi ? Mon pays est en guerre, occupé par des troupes étrangères, tous les jours des attentats font des dizaines de morts. Tous les jours ou presque les journaux décrivent une situation catastrophique…
L’ONU reconnaît mon statut de réfugié politique… Et en France, patrie des droits de l’homme, on me dit que je n’ai qu’à retourner là-bas où je suis en danger de mort…

Expliquez-moi, monsieur, s’il vous plait… Pourquoi ?»

Après un long silence, je n’ai pas su quoi lui répondre.
Je lui ai dit que tout cela, c’était de la politique, que ça me dépassait et que moi, je n’étais qu’un bénévole dans une association qui ne faisait pas de politique.

Néanmoins, j’ai éprouvé un grand sentiment de tristesse et de honte. Ces 3 hommes ont en commun d’avoir vécu de grandes souffrances ou sont en danger de mort dans leur pays. Personne ne leur parle et personne ne les écoute. Ils sont aujourd’hui déracinés, isolés et quand l’un d’entre eux arrive à s’en sortir, on lui replonge la tête sous l’eau.

Alors si quelqu’un peut m’expliquer pourquoi ces hommes sont traités ainsi, cela m’intéresse.
Peut-être aurais-je l’air moins bête la prochaine fois et saurais-je quoi répondre.

De mon côté j’ai cherché des réponses.

J’en ai trouvé une qui s’appelle « Laisserons-nous à notre table »…
Laisserons à notre table un peu de place à l’étranger ? Trouvera-t-il quand il viendra un peu de pain et d’amitié ? … Trouvera-t-il des mains tendues pour l’inviter ?… Trouvera-t-il des cœurs de pauvres et d’affamés ?…

J’en ai trouvé une autre chez Brassens avec sa chanson pour l’Auvergnat. Ecoutez, vous verrez .
Tiens, l’Auvergnat, ça me rappelle quelque chose…

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