Personne n’est à l’abri

La saison 2008-2009 avait bien mal commencé. Après la faillite de la banque américaine Lehman Brothers en septembre 2008, on nous annonçait une année catastrophique, à mon avis, au moins autant pour nous préparer aux mesures qui allaient être prises qu’à la réalité que nous allions rencontrer. De 50 repas en novembre 2007, nous sommes passés à une centaine en novembre 2008.

Nous attendions tous avec un sentiment mêlé d’inquiétude et d’enthousiasme le début de cette saison. Inquiétude parce que les chiffres augmentent constamment chaque année, enthousiasme parce que 7 mois et demi sans soupes de nuit à Lyon, c’est long et tout le monde est heureux de reprendre le service.

Ce qui est frappant cette année, c’est de voir le nombre croissant de bénéficiaires qui viennent pour la première fois. Ils sont faciles à repérer, même pour quelqu’un qui n’a jamais servi les soupes.
Nos « primo- arrivants » sont très discrets, ils n’osent souvent rien demander et ils ont du mal à s’approcher. Parfois, si on ne va pas vers eux, ils peuvent rester dans un coin et ne rien prendre, n’arrivant pas à surmonter leur gêne.

Christian :

Un soir, alors que nous sommes en train de ranger pour partir, un homme s’approche. La cinquantaine, il est habillé très correctement et rien ne laisse supposer qu’il est dans une situation précaire.

« Bonsoir Monsieur, vous désirez une soupe ? »

« Oui, je veux bien, merci »

L’homme boit sa soupe chaude avec plaisir. C’est vrai qu’avec le froid qu’il fait en ce moment, c’est un plat appréciable.

« Auriez-vous quelque chose à manger ? » nous demande-t-il

« Non, désolé, lui répond la chef d’équipe, nous avons donné le dernier colis tout à l’heure. »

Alors Odile, une habituée à qui nous avions donné le dernier colis pensant que nous n’aurions plus personne, fouille dans son sac et sort le précieux repas. Elle le lui tend avec un grand sourire.

L’homme lui sourit et la remercie.

Je m’approche pour lui expliquer notre fonctionnement et nos horaires. Je lui dis qu’il est préférable de passer un peu plus tôt afin de pouvoir obtenir un colis.
Je lui demande ensuite comment il nous a connu et s’il a besoin de quelque chose d’autre.

Alors, Christian m’explique sa situation :

« Je suis chef de chantier, mais j’ai été licencié par ma boîte parce qu’il n’y avait plus de travail. Je suis venu sur Lyon pensant y avoir quelques amis, mais personne ne veut m’aider.
Voilà une semaine que je dors dans ma voiture. C’est la seule chose qu’il me reste. »

Sans parents ni amis, sans possibilité de trouver un logement parce qu’il n’a pas de garant, Christian est bel et bien passé de l’autre côté du jour au lendemain.

Nous lui indiquons les accueils de jour, qu’il connaît déjà, les endroits pour se laver ou se restaurer et nous évoquons le 115, mais très rapidement parce que depuis le début de l’hiver, le service est complètement dépassé et n’arrive pas à répondre à toutes les demandes d’hébergement qui lui sont faites.

Aurélie:

Alors que la distribution est en cours, je vois passer une femme grande, élégante, dans un manteau clair. J’ai d’abord cru qu’elle allait prendre son bus et je n’y accorde pas plus d’attention. 15 minutes plus tard je remarque que cette femme est toujours là. Elle se tient légèrement en retrait par rapport aux habitués regroupés autour des tables.

On dirait une rose au milieu d’un champ de blé. Elle se tient bien droite, la tête haute. Elle observe attentivement la distribution et rien ne laisse penser qu’elle est là pour les soupes de nuit. C’est vraiment surprenant de la voir là, au milieu des sans abri et des précaires.

Discrètement, une fois que tout le monde est servi, elle s’avance vers nous et demande si nous pouvons lui donner quelques morceaux de pain pour ses enfants.

La bénévole à qui elle s’est adressée et moi – même restons un instant sans réaction. Alors que nous donnons des centaines de repas par mois, alors que nous savons exactement ce que nous devons faire et à quel moment… Pendant une fraction de seconde, nous sommes restés tous les deux sans réaction.

Une fois la surprise passée, nous réagissons en lui proposant un colis et une soupe qu’elle refuse, en plus de morceaux de pain que nous mettons dans un sac.
Les mains de la bénévole tremblent légèrement et ses gestes sont maladroits.

Puis la femme nous remercie et s’en va, discrètement, comme elle était arrivée. Elle ne voulait rien d’autre que du pain. Nous n’avons pas osé lui poser de question.

Lors de la distribution suivante, elle est revenue.
Elle est toujours aussi discrète, en retrait, semblant attendre que tout le monde soit servi. Nous échangeons un sourire et je me dirige vers elle. Je me présente et je lui demande si elle souhaite un colis en plus des morceaux de pain.

« Bonjour, moi, c’est Aurélie. Je ne veux pas prendre la part des autres qui sont en plus grande difficulté que moi » me répond-elle.

Je lui réponds que nous en avons assez pour tout le monde et qu’elle ne privera personne.

Elle me sourit et m’explique sa situation :

« J’étais assistante de Direction et je gagnais 1 600 € par mois. Un beau jour, j’ai appris que j’étais licenciée pour motif économique. Bien sur, je n’ai pas voulu attendre à rien faire et j’ai trouvé un travail à 900 € par mois. A peu près au même moment mon mari a également été licencié. Nous avons 2 enfants en bas âge et nous sommes donc 4 à vivre sur mon salaire. »

Comment arrivez-vous à vous en sortir ?

« Pas très bien. Rien que pour les couches, je dépense 100 € par mois. Une fois le loyer payé, il reste 200 € pour vivre à 4.

Nous avons décidé de chercher un appartement plus petit, mais c’est très difficile.
Mes enfants mangent des pates tous les jours, mais sans beurre. Alors même le pain est cher pour nous et je suis contente que vous m’en donniez. »

On peut entendre son combat dans sa voix, le lire dans ses yeux et sa façon de se tenir. Elle se bat, ça se voit et ça s’entend. Sa voix est douce mais déterminée. Son regard brillant traduit sa volonté de s’en sortir et l’espoir de jours meilleurs.

Aurélie me dit que ses enfants l’attendent pour manger. Il est 20 heures 45, l’heure de partir pour nous aussi.

Et des centaines de milliers d’autres :

Un chef de chantier qui dort dans sa voiture, le seul bien qui lui reste. Une assistante de direction licenciée qui se retrouve avec 900 € par mois pour faire vivre sa famille. Ces cas se multiplient, nous le constatons tous les soirs. Alors que nous servions une centaine de repas l’année dernière, nous servons régulièrement 120 à 150 repas cette année. Tous les records sont battus.

D’autres records aussi sont battus…

Fin 2009, plus de 4 millions de personnes étaient inscrites au Pôle emploi… 4 millions de personnes en France sont au chômage où ont une activité réduite. Sur un an, ce sont environ 600 000 personnes de plus qui sont tombées dans la précarité. En 2010, 1 million de demandeurs d’emploi arriveront en fin de droit et perdront leurs allocations chômage.

Tout le monde ou presque connaît dans son entourage des personnes qui sont au chômage, qui viennent de se faire licencier ou qui n’arrivent pas à trouver du travail. Le chômage, la précarité et la pauvreté augmentent à une vitesse inquiétante, poussant un nombre de plus en plus important de personnes à se retrouver aux soupes de nuit. Nous essayons d’y faire face tant bien que mal, mais c’est de plus en plus dur car on se rend compte que personne n’est à l’abri.

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