Une soupe de nuit à Lyon (partie 2 - Perrache)
Nous arrivons à Perrache à 21h00.Â
Le froid balaye la place et il n’y a pour l’instant que Pascal. C’est un habitué. Il a un appétit d’ogre et prend toujours 2 ou 3 soupes… Les jours où il n’a pas faim…
Nous installons les tables. Peu à peu les gens arrivent. On retrouve des visages connus, mais ce soir il y a plusieurs jeunes que je vois pour la première fois.
Parmi eux un homme d’une vingtaine d’années à l’air d’apprécier particulièrement la soupe :
- « Elle est vraiment très bonne la soupe, est-ce que je pourrais en reprendre ? »
La soupe est servie à volonté. Alors nous sommes heureux de le resservir.
10, 20, 30 personnes arrivent. Je pense qu’ils nous attendaient au chaud. Il ne s’agit pas de chômer. Tout le monde à faim.
- « Bonsoir »
- « Tenez, prenez un colis ? »
- « Voulez-vous une soupe ? »
La distribution se passe bien. A Perrache, nous n’avons pas la même population. A Part-Dieu il y a beaucoup de personnes avec des bas revenus, des « travailleurs pauvres » qui ont un logement. Alors qu’ici, il y a plus de « grands exclus ». Des gens qui n’ont plus rien et qui vivent dans la rue.
Par exemple Sophie. Elle a 10 ans de rue comme elle le dit elle-même. Ce soir elle est particulièrement remontée :
- « Les gens nous mettent tous dans le même panier. Ils croient qu’on est forcément alcoolique si on est à la rue… Non… Ce n’est pas vrai…
Et puis même les enfants nous insultent… La sorcière, la pouilleuse… Tout y passe … On a le droit à un minimum de respect quand même… »
Fataliste, elle rajoute :
- « Il ne faut pas croire qu’on vit dans la rue par choix…On dirait qu’il y a une malédiction sur nous, qu’on s’en sortira jamais… Regardez les visages, ce sont toujours les mêmes que l’on voit à la rue…».
Le calme est revenu. C’est le moment d’aller voir aux alentours pour prévenir de notre présence ceux qui ne savent pas que nous sommes là ou pour aller à la rencontre de ceux qui ne peuvent se déplacer jusqu’au camion.
Nous prenons un colis pour Hervé. Il ne vient plus car il a trouvé un autre système pour se ravitailler le soir. Ce colis là , c’est un peu un prétexte pour venir prendre de ses nouvelles et lui montrer qu’on ne l’oublie pas.
Il y a plusieurs années, il était toujours là quand nous arrivions. Avec son treillis, sa barbe bien taillée et sa canne, il avait fière allure. Quand un jeune dérapait un peu et se croyait tout permis, il donnait un coup de canne sur la table et remettait de l’ordre. Les autres le respectaient. Je lui ai dit plusieurs fois que cela nous manquait de ne plus le voir au camion.
Quand nous arrivons il prépare son couchage… Il nous remercie pour le colis mais il a suffisamment mangé pour ce soir. En revanche, le jus d’orange l’intéresse pour demain matin.
Il va encore faire froid cette nuit, mais lui dit que c’est supportable : « Si tu savais où on dormait quand j’étais dans les régiments alpins… »
Il ajoute :
- « Tiens au fait… J’ai un sac de couchage de trop… Si tu veux le prendre, tu le donneras à un gars qui en a plus besoin que moi… »
Un homme qui couche dehors et qui nous donne un sac de couchage pour d’autres plus nécessiteux que lui… La solidarité et la générosité existent aussi entre les gens de la rue.
Nous retournons au camion et croisons Bernard. C’est un vieux monsieur que nous voyons depuis des années aux soupes de nuit. Il est content de nous voir.
- « Je vous cherchais… Il est où le camion ?
- « Comme d’habitude, au même endroit… »
Quand il voit le camion, il rouspète avec ses mots à lui… « Qui c’est le c. qui l’a garé là -bas ? C’est trop loin, il faut venir devant.»
(Je rigole parce que le c. c’est moi…)
Il voudrait que nous nous mettions devant la sortie du métro pour lui éviter de faire cinquante mètres dans le froid… J’essaye de lui expliquer qu’on ne peut pas gêner tout le monde, mais il n’a pas l’air de m’écouter…
C’est vrai qu’il n’est pas très chaudement vêtu. Il a juste un pull.
Je me rassure en me disant que la veille sociale mobile ne devrait plus tarder à venir le chercher pour le conduire dans un foyer.
Le temps passe vite, il est déjà 22 heures. Il est temps de partir.
Nous saluons tout le monde et sommes contents de retrouver un peu de chaleur dans le camion. Il fait vraiment froid dehors.
Nous échangeons nos impressions sur la soirée. Un bénévole pousse un coup de gueule :
- « On devrait amener ici ceux qui se plaignent de perdre 3% de pouvoir d’achat… Ils verraient la véritable misère et relativiseraient leurs problèmes. »
Un autre renchérit :
- « Oui, c’est vrai, quand on vient ici, servir la soupe, on oublie tous ses problèmes, tous les tracas de la journée et quand on y repense ensuite, en se rappelant des discussions avec ceux qui vivent dans la rue, on se dit que finalement, nos problèmes ne sont pas si importants que cela… Ca permet aussi de remettre les choses à leur véritable place…»
Il est 22 heures 15, nous sommes arrivés à la Cité.
Voilà encore une soirée bien remplie au cours de laquelle nous avons pu apporter un peu de chaleur et recevoir en échange de belles leçons de vie.

